LANGAGE CORPOREL : Jordan Bardella répond à Mediapart

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Jordan Bardella face aux accusations de Mediapart : que peut réellement nous apprendre son langage non verbal ?

« Je n’ai jamais tenu de tels propos. Je n’ai jamais écrit de tels propos. »

Au moment de prononcer ces mots, quelque chose change dans le comportement de Jordan Bardella.

Ses clignements des yeux s’accélèrent.

Plus tard, certaines questions provoquent des changements de posture, des mouvements des mains ou encore des manifestations de tension qui semblent diminuer lorsque le sujet évolue.

Alors, peut-on utiliser ces comportements pour déterminer s’il dit la vérité ?

Non.

Mais ils peuvent nous permettre d’observer quelque chose de différent : les moments où la charge comportementale évolue au cours de l’interview.

Et c’est précisément ce que nous allons analyser.

Le contexte de l’interview

Cette séquence intervient après la publication par Mediapart d’une enquête attribuant à Jordan Bardella des propos antisémites tenus dans des conversations privées lorsqu’il était adolescent.

Jordan Bardella conteste ces accusations et affirme que ces propos ne sont pas les siens.

Dans l’interview analysée dans la vidéo, il défend sa version des faits, annonce avoir engagé une procédure judiciaire et présente l’affaire comme une opération destinée à déstabiliser son camp politique.

Notre objectif ici n’est pas de déterminer qui dit vrai à partir de son comportement.

Le langage non verbal ne permet pas de faire cela avec suffisamment de fiabilité.

Nous allons plutôt chercher les ruptures comportementales qui apparaissent lorsque certains sujets précis sont abordés.

Premier indice : une retenue des lèvres

Au début de l’entretien, Jordan Bardella explique qu’à l’époque évoquée, il était adhérent du Front national mais qu’il n’avait pas de contact avec les militants du parti.

Juste après cette affirmation, on observe brièvement ses lèvres rentrer vers l’intérieur.

Ce type de compression ou de retenue peut remplir différentes fonctions.

Il peut accompagner une inhibition, une tension, une réflexion ou simplement constituer une transition entre deux prises de parole.

Le comportement isolé ne nous permet donc pas de savoir pourquoi il apparaît.

Ce qui nous intéresse davantage est son timing.

Il survient immédiatement après une affirmation précise.

Nous pouvons donc le noter comme une variation comportementale, sans lui attribuer immédiatement une signification.

C’est exactement le principe de la Méthode FIL ROUGE :

observer avant d’interpréter.

Quand le discours cherche à imposer un cadre

Une grande partie de l’interview ne repose pas uniquement sur la défense factuelle de Jordan Bardella.

Il construit également un cadre autour de l’affaire.

Il insiste notamment à plusieurs reprises sur l’idée d’une « déstabilisation ».

Lorsqu’il répète certains mots ou certaines formulations, ses gestes viennent parfois accompagner et accentuer son discours.

Les mains s’ouvrent.

Certains mouvements deviennent plus amples.

Les gestes accompagnent les mots qu’il souhaite mettre en avant.

Nous ne sommes plus seulement dans une éventuelle manifestation de tension.

Nous observons aussi une fonction de communication.

Le geste sert à donner du poids au discours.

Et cette distinction est fondamentale.

Tous les gestes observés chez une personne sous pression ne sont pas nécessairement provoqués par cette pression.

Certains servent simplement à communiquer.

Un passage particulièrement intéressant : les clignements des yeux

L’un des moments les plus intéressants de la séquence arrive lorsque Jordan Bardella affirme :

« Je n’ai jamais tenu de tels propos. Je n’ai jamais écrit de tels propos. »

À cet instant, la fréquence de ses clignements semble augmenter.

L’observation mérite notre attention parce qu’elle correspond à une variation relativement nette par rapport aux secondes précédentes.

Mais que signifie-t-elle ?

C’est précisément ici qu’il faut résister à la tentation de transformer un indice en verdict.

Une augmentation des clignements peut être compatible avec une augmentation de l’activation, de la charge cognitive ou de la tension.

Mais elle ne nous indique pas pourquoi cette activation augmente.

Plusieurs hypothèses sont possibles.

Le sujet peut être particulièrement important pour lui.

Il peut anticiper les conséquences de ses paroles.

Il peut ressentir la pression de devoir convaincre.

Il peut être préoccupé par la manière dont sa réponse sera reçue.

Et évidemment, quelqu’un pourrait être tenté d’y voir la conséquence d’une dissimulation.

Le problème est simple :

le comportement seul ne permet pas de départager ces hypothèses.

Nous pouvons détecter une variation.

Nous ne pouvons pas en déduire automatiquement sa cause.

« Vous semblez avoir votre petite idée »

Un autre passage devient intéressant lorsque le journaliste revient sur une expression employée quelques secondes auparavant.

Jordan Bardella avait déclaré avoir sa « petite idée » concernant l’origine de l’affaire.

Lorsqu’on lui demande ce qu’il faut comprendre derrière cette formulation, son comportement change.

Il recule légèrement.

Son expression faciale évolue.

Puis apparaissent différents mouvements de tête pendant qu’il construit sa réponse.

Ce passage peut être compatible avec une phase d’évaluation et de recherche avant de formuler précisément ce qu’il souhaite dire.

Et verbalement, sa réponse devient prudente.

Il évoque plusieurs possibilités avant de finalement déclarer qu’il laissera la justice déterminer les responsabilités.

Ici, le verbal et le non-verbal racontent donc quelque chose d’intéressant :

la réponse nécessite davantage d’élaboration.

Cela ne nous indique toujours pas ce qu’il pense réellement.

Mais cela permet d’identifier un moment où la construction de la réponse semble demander davantage de ressources.

Une question sur Marine Le Pen provoque une rupture

Plus tard, le journaliste évoque une autre hypothèse.

Et si certaines personnes à l’intérieur même du Rassemblement national cherchaient à lui nuire en raison de possibles divergences avec Marine Le Pen ?

À cet instant, une nouvelle rupture apparaît.

Jordan Bardella produit un léger sursaut et son activité corporelle augmente.

Puis sa réponse arrive immédiatement :

« Non, non, non. »

La négation verbale est accompagnée par la tête.

Il insiste ensuite sur sa relation avec Marine Le Pen et souligne notamment leur proximité personnelle.

Encore une fois, attention au raisonnement.

Cette réaction ne prouve pas l’existence d’une tension entre eux.

Elle montre en revanche que la question provoque une modification comportementale rapide et une réponse fortement accentuée.

C’est cela que nous pouvons réellement observer.

Pourquoi certains mots sont-ils accentués ?

Jordan Bardella insiste ensuite sur le caractère « personnel » de sa relation avec Marine Le Pen.

Ce type d’accentuation est intéressant à analyser parce que le comportement accompagne directement l’objectif du discours.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une fuite émotionnelle.

Il peut s’agir d’un comportement illustrateur.

Le corps vient soutenir le message verbal.

Autrement dit :

ce que la personne veut faire comprendre avec ses mots est renforcé par sa gestuelle et sa prosodie.

C’est une fonction très différente d’un geste d’auto-régulation.

Et apprendre à distinguer ces fonctions permet d’éviter énormément d’erreurs en langage non verbal.

Les mains disparaissent sous la table

Plus tard dans l’interview, un changement plus global apparaît.

Jordan Bardella, qui présente habituellement ses mains de manière relativement visible et posée, les place sous la table.

Le changement est intéressant précisément parce qu’il semble s’éloigner de son comportement observé habituellement dans ce type d’intervention.

Sous la table, ses doigts semblent également particulièrement actifs.

Nous avons donc plusieurs éléments simultanés :

une modification de la position des mains, une augmentation de l’activité des doigts et un sujet toujours particulièrement sensible.

Plutôt que de traduire cette posture par « soumission » ou « mensonge », il est plus prudent d’y voir une modification du mode de régulation corporelle.

L’activité des doigts peut notamment être compatible avec une augmentation de la tension motrice.

Et un élément va rendre cette hypothèse encore plus intéressante.

Le sujet change, le comportement aussi

Quelques instants plus tard, la discussion s’éloigne du coeur des accusations.

Et progressivement, le comportement de Jordan Bardella change à nouveau.

Son activité motrice semble diminuer.

Ses mouvements deviennent plus calmes.

Son expression se détend davantage.

Cette évolution est particulièrement importante.

Pourquoi ?

Parce qu’en analyse comportementale, une variation devient beaucoup plus intéressante lorsque nous pouvons observer son apparition et sa disparition.

Nous obtenons alors une séquence :

sujet sensible → augmentation de certains comportements → changement de sujet → diminution de ces comportements.

Cette relation temporelle renforce l’hypothèse que le sujet précédent générait davantage de charge chez lui.

Mais elle ne nous dit toujours pas pourquoi.

Et cette dernière distinction change tout.

Stress ne signifie pas mensonge

C’est probablement la leçon la plus importante de cette analyse.

Imaginons que nous puissions établir avec une grande confiance que Jordan Bardella ressent davantage de tension lorsqu’il répond à certaines questions.

Qu’aurions-nous démontré ?

Simplement qu’il ressent davantage de tension.

Pas qu’il ment.

Une personne accusée à tort peut être stressée.

Une personne accusée à raison peut être stressée.

Une personne préoccupée par son image peut être stressée.

Une personne cherchant ses mots peut augmenter sa charge cognitive.

Une personne qui sait que des millions de spectateurs jugeront sa réponse peut également modifier son comportement.

Le stress n’est donc pas un détecteur de mensonge.

C’est précisément l’une des erreurs les plus fréquentes lorsqu’on découvre le langage non verbal.

La conviction n’est pas davantage une preuve

L’erreur inverse existe également.

À plusieurs moments de l’interview, Jordan Bardella paraît particulièrement affirmatif.

Ses gestes accompagnent fortement ses paroles.

Son discours devient fluide.

Il semble parfois profondément engagé dans ce qu’il affirme.

Mais là encore, il faut distinguer deux choses :

être convaincant et établir la véracité d’une affirmation.

Le langage corporel peut nous renseigner sur l’intensité avec laquelle une personne communique une idée.

Il ne transforme pas cette idée en fait.

Autrement dit, une apparente conviction ne prouve pas davantage la vérité qu’une manifestation de tension ne prouve le mensonge.

Alors, que peut-on réellement conclure ?

Cette interview contient plusieurs ruptures comportementales intéressantes.

Des retenues apparaissent après certaines affirmations.

La fréquence des clignements semble augmenter sur certains passages.

L’activité corporelle évolue lorsque certaines hypothèses sont évoquées.

Les mains et les doigts deviennent plus actifs pendant une partie de l’entretien.

Puis certains de ces comportements diminuent lorsque la conversation s’éloigne du sujet le plus sensible.

Tout cela permet de construire une cartographie de la charge comportementale au cours de l’interview.

Mais cette cartographie ne nous donne pas directement accès à sa cause.

C’est précisément là que doit s’arrêter l’analyse non verbale.

L’exercice : construisez une carte de tension

Vous pouvez reproduire cette méthode sur presque n’importe quelle interview.

Choisissez une personne et observez-la pendant plusieurs minutes.

Commencez par établir sa ligne de base :

Comment positionne-t-elle habituellement ses mains ?

À quelle fréquence bouge-t-elle ?

Comment cligne-t-elle des yeux ?

Quelle est sa posture habituelle ?

Ensuite, ne cherchez pas les « signes du mensonge ».

Cherchez les changements.

Lorsqu’une rupture apparaît, notez le sujet abordé à cet instant.

Puis continuez à observer.

Le comportement revient-il rapidement à son état précédent ?

S’intensifie-t-il ?

Un autre comportement apparaît-il ?

Enfin, formulez plusieurs hypothèses susceptibles d’expliquer cette variation.

Vous obtenez alors quelque chose de beaucoup plus utile qu’un prétendu détecteur de mensonge :

une carte des moments où la personne semble devoir davantage s’adapter à la situation.

Observer n’est pas juger

Cette analyse de Jordan Bardella illustre parfaitement les limites et l’intérêt du langage non verbal.

Oui, certains passages semblent provoquer davantage de tension comportementale que d’autres.

Oui, certaines questions sont suivies de modifications observables.

Mais passer de :

« quelque chose change »

à :

« je sais pourquoi cela change »

est précisément le saut que nous devons éviter.

La Méthode FIL ROUG ne cherche pas à transformer chaque mouvement en aveu involontaire.

Elle cherche à reconstruire la dynamique du comportement :

ligne de base → déclencheur → rupture → fonction possible → évolution.

Et concernant la question que beaucoup se poseront devant cette interview :

« Est-ce que Jordan Bardella ment ? »

Cette vidéo ne permet pas de le déterminer.

Pour répondre à une question factuelle, ce sont les éléments matériels, les témoignages, leur authentification et leur confrontation qui comptent.

Le langage non verbal, lui, nous raconte autre chose :

comment le comportement d’un individu évolue lorsqu’il est confronté à différents moments d’une situation à fort enjeu.

Et c’est déjà beaucoup.

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